Connectez-vous S'inscrire
Les 4 Temps du Management - Réinventer le Management
Un webzine au service de l'innovation en Management
Les 4 Temps du Management

Futurologie

Un "pas en avant" mitigé pour le congé paternité ?

Par Tiphaine HUCHET, Morgan GUILLON, Lola GARDY, Manon JOLIVOT - Classe Master in Management


 

Depuis plusieurs années, le rôle de l’homme face à la parentalité et à sa place dans le foyer crée des désaccords. On entend par parentalité le fait d’être et de vivre le fait d’être parent, de prendre son rôle et ses responsabilités au sérieux. 
On retrouve encore dans nos sociétés occidentales des stéréotypes de genre mettant la mère au cœur de la maison, garantissant l’éducation des enfants ainsi que la bonne tenue du logement et le père au travail ayant pour mission d’assurer la sécurité financière du foyer.  

Malgré les divers dispositifs mis en place par les différents gouvernements pour intégrer davantage le père dans la vie familiale et dans la parentalité, le cap de l’acceptation n’est pas encore franchi par tous.  
Les hommes ne se censureraient-ils pas eux même vis-à-vis de leur droit au congé paternité face aux préjugés et aux stéréotypes de notre société ? Les entreprises françaises incitent-elles les hommes à bénéficier de leur droit ou les freinent-elles ? La prise du congé paternité ne change-t-elle pas les relations entre le jeune papa, sa hiérarchie et ses collègues de travail ou bien encore ses potentielles opportunités d’évolutions ?




Le changement de la loi en faveur du congé paternité

Réformé depuis le 1er juillet 2021 suite au décret n°2021-574 du 10 mai 2021 relatif à l’allongement et à l’obligation de prise d’une partie du congé de paternité et d’accueil de l’enfant, l’allongement du congé paternité en France est au cœur de nombreux débats et polémiques créant des divergences d’opinions tant au sein des familles que des entreprises françaises. 
Initialement fixé à 14 jours consécutifs, le congé paternité est aujourd’hui de 28 jours fractionnables dans la limite des 6 mois qui suivent la naissance de l’enfant. Attendu de longue date par certains et mal perçue par d’autres, cette réforme permet aux jeunes pères, notamment ceux avec une situation des plus précaires, de s’investir davantage dans la parentalité et la vie familiale de la maison, car aucune réduction de salaire n’est effective en France durant cette période. 
Cette nouvelle réforme place désormais la France au 7ᵉ rang des pays européens les mieux lotis en termes de durée du congé paternité. Nous retrouvons sur les trois premières marches du podium nos voisins scandinaves avec jusqu’à 78 semaines accordées aux papas pour la Suède, jusqu’à 34 semaines pour le Danemark et 27,3 semaines pour la Finlande, tout cela évidemment sans baisse de salaire.  

Du côté du Japon, le système offre aux jeunes parents la possibilité de prendre jusqu’à 12 mois de congés parentaux mais… avec une réduction de salaire si significative que rares sont ceux qui se l’accordent (en 2017, seul 5% des Japonais, hommes et femmes confondus s’en sont acquittés). Prenons également le cas de la Corée du Sud qui souhaite accroitre son taux de natalité, mais qui, paradoxalement, met à ses habitants un nombre de freins financiers trop importants et dissuadent donc les jeunes parents de prendre leur congé. 

Dans une tout autre région du globe, aux États-Unis, aucun système de congé parental n’est mis en place, ni pour le père, ni pour la mère du nouveau-né. Seules jusqu’à douze semaines non rémunérées leur sont accordés pour « raisons familiales » leur permettent de s’absenter sans perdre leur travail. 
Aujourd’hui dans le monde, on compte encore 92 pays n’ayant pas mis en place de dispositifs liés aux congés paternité.  
 

Et qu’en est-il dans les professions plutôt masculines ?

En 2021, plus de 738 000 naissances ont eu lieu en France, soit 0,4% de plus qu’en 2020, ce qui la place à la première place des pays européens. Parmi elles, moins de 70% se sont accompagnées d’une prise du congé paternité alors que certains pères se révoltent de souffrir d’inégalités de traitement face aux femmes. Ce phénomène tiré de stéréotypes de genre bien installés dans notre société incite les hommes à s’autocensurer quant à leur place face à la prise de ce droit au congé paternité qui leur est accordé. 
 
Dans certains milieux tels que le BTP (Bâtiment Travaux Publics) et le sport collectif, on remarque des différences notables dans la prise du congé paternité avec des secteurs plus hétérogènes.  En effet, le secteur du BTP compte actuellement 1,2 million d’employés dont 87,7% d’hommes qui occupent 98,4% de la fonction ouvrière. Dans le domaine du sport de haut niveau en revanche, le delta est moindre, mais reste toujours en faveur de la gent masculine : les hommes représentent 64,3% des sportifs de haut niveau en France. 
Comme on a pu l’entendre à travers une interview du joueur de rugby fidjien de Grenoble Tomici « Jim » Nagusa sur la chaine de radio Europe 1, cette surreprésentation masculine décrédibilise l’homme dans son rôle de parent puisque la prise de son congé paternité est perçue dans ce secteur comme un manque de virilité et « une trahison à l’équipe ». 

Les femmes représentent donc un faible pourcentage dans le sport, mais d’où vient cette faible représentation ? Encore trop peu démocratisé, le sport féminin est encore peu rependu dans les médias. Moins demandé par les supporters, il ne représente actuellement que 18,5 % des audiences de télévisions. Le sport masculin a donc un aspect financier bien plus important de nos jours.
 
La globalité du marché du travail sur ces deux secteurs d’activité présente encore un pourcentage d’homme bien plus élevé. C’est pour cette raison que nous avons fait le choix de nous orienter vers ces deux domaines d’activités professionnelles. 
 
Nous avons décidé d’interroger un panel de 9 personnes, toutes issues de secteur dit plutôt « masculins » : le sport ou le BTP.  Tous nos interrogés présentaient des profils intéressants et variés. Certains avaient des enfants et étaient employés quand d’autres à étaient à leur compte ou n’avaient pas d’enfant. Surtout, il faut retenir que chacun possédait une vision différente du congé paternité, souvent propre à leurs secteurs d’activités ou à leur situation personnelle.
                                                                           
Nous avons construit un guide d’entretien semi-directif, dont l’objectif était d’amener les interrogés à nous donner une vision des 4 items qui gravitent autour de leurs visions du congé paternité : la perception du congé paternité, la relation avec les collègues, la relation salarié- hiérarchie et l’influence sur la carrière. Cette méthode nous a permis de pouvoir avoir une vision très large sur le sujet, notamment en nous permettant d’avoir des retours très différents selon l’expérience professionnelle, les connaissances personnelles, et surtout selon l’environnement professionnel dans lequel les interrogés ont évolué au cours de leur carrière.

Nous avons décidé de procéder aux interviews des individus du BTP en premier lieu, puis de ceux issus du milieu du sport en second lieu. Pour cela, nous avons sélectionné des hommes ayant déjà eu des enfants ou non afin d’avoir une confrontation des deux points de vue. De même pour les catégories d’âges. 

Enfin, nous avons décidé d'interviewer des dirigeants et des employés pour le secteur du BTP, et des sportifs professionnels ou des coachs sportifs pour le secteur du sport. 


Une perception mitigée du congé paternité dans les milieux sportifs et du BTP

Le dessin de Chaunu
Le dessin de Chaunu

Nous avons donc décidé, en premier thème de ces entretiens, d’aborder la perception du congé paternité des interviewés. Le but de ce thème était de pouvoir procéder à une première analyse du lien entre la perception de l’interviewé et son secteur d’activité. 

D’un point de vue global, si on l’on commence à s’intéresser à la perception générale que pouvait avoir nos interrogés issus de tous secteurs confondus, on remarque que celle-ci est plutôt bonne. 

En effet, lorsque nous avons demandé à chacun leur avis globalisé sur le congé paternité et ses intérêts, quasiment la totalité dès les interrogés nous ont tout de suite répondu que celui-ci était important. La première raison citée était qu’il était important pour eux d’être présents et de pouvoir soulager la mère après l’accouchement. “Pour moi, c’est vraiment nécessaire de le prendre, on ne sert à rien pendant l’arrivée du bébé et le but, c’est de pouvoir soulager la femme après l’accouchement.” raconte Arthur R. “Cela permet d’enlever un minimum de charge mentale à la mère.” nous rapporte quant à lui Arthur B. 

 

On remarque cependant que pour certain, ce congé est associé à des vacances. Bien que la plupart citaient le congé paternité comme quelque chose d’important, ils avaient tout de même tendance à associer celui-ci à des congés classiques ou à une façon d’avoir un peu plus de temps libre pour profiter de l’enfant. On retrouve notamment cette vision à travers les échanges avec Charly, employé d’une entreprise de BTP “Cela m’a permis de faire des travaux dans la maison que je viens d’acheter avec ma conjointe” ou bien encore avec Cantyn, joueur de foot professionnel “Cela permet de prendre du repos et de voir un peu l’enfant”.

 

80 % des interrogés estimaient que le congé paternité devrait rester un choix et ne devrait pas être imposé par l’entreprise : “ Pour moi cela doit rester un choix et à la bonne volonté du père”. Imposer un congé paternité ne réglerait pas le problème. Pour Soheyl 25 ans, comme pour d’autres interrogés, celui-ci devrait être davantage mis en avant. Il pense également qu’un travail d’information sur les congés paternité et ses enjeux pourraient être une chose importante : “Je pense qu’il devrait être plus mis en avant, tout en laissant le choix aux parents de le prendre ou pas”. 

 

Concernant la longueur de congé paternité, 85 % des interrogés estimaient que celui-ci était important, lorsque nous avons demandé s’il devait être rallongé. Beaucoup considèrent que la longueur était déjà bien assez suffisante : “Je pense qu’il est déjà suffisamment long”. La principale raison à cela était que l’effort et l’impact physique était essentiellement subit par la femme. Certains ont d’ailleurs évoqué que, l’allongement du congé parental devrait se faire avant tout pour la femme : “Je trouverais ça plus cohérent que le congé maternité soit allongé pour la femme” nous rapporte notamment Hugo, joueur de rugby professionnel. 

 

In fine, lorsque l’on prend du recul sur la globalité de la perception du congé paternité par nos différents interrogés, on remarque que, bien que beaucoup considèrent celui-ci comme important, très peu ont réellement conscience des enjeux et intérêt de celui-ci. La plupart estiment indirectement qu’après l’accouchement et les premiers mois du bébé, c’est à la femme que revient la tâche de s’occuper de l’enfant “Le lien se créé principalement entre la mère qui s’occupe de l’enfant et l’enfant, il n’y a pas forcément d’intérêt à ce que le père soit toujours présent à la maison” évoque Thibaut gérant d’une salle de sport et papa de 2 enfants. Dans la globalité, ils n’ont pas réellement conscience de la charge mentale et de la charge de travail qu’une naissance peut entraîner pour une femme. 

 Que ce soit dans le milieu du BTP comme pour le sport, la vision de nos interrogés était plutôt homogène. Nous avons cependant constaté que, sur chacun des deux secteurs d’activité, une personne sur la totalité des interrogés avait respectivement réellement conscience des enjeux du congé paternité. 
 


Les changements relationnels et les conséquences de la prise du congés paternité supposés non impactés mais pourtant …

La seconde partie de nos entretiens s’est principalement axé sur les conséquences au niveau des relations de travail entre collègues ou coéquipiers que peut impliquer la prise d’un congé paternité. Sur l’ensemble de notre échantillon, que ce soit dans le milieu sportif ou dans le domaine du bâtiment, les avis convergent vers un même point : la prise d’un congé paternité n’implique aucun changement de comportement et n’a aucun impact sur les relations entre collaborateurs ou coéquipiers.  

Cependant, malgré la continuité des bonnes relations, un autre phénomène apparaît : celui de la moquerie. “Tu as raison de prendre des vacances supplémentaires !”, “Regardez-le le chanceux qui va terminer la construction de sa maison !”, “Allé ça part en congé paternité simplement parce que les prochains matchs sont un peu rudes !”. Toutes ces réflexions citées précédemment restent monnaie courante dans les vestiaires et dans les salles de pause. En effet, bien que les relations entre collègues ne changent pas, les remarques et différentes moqueries fusent.  

Comme nous avons pu l’évoquer dans la partie précédente, malgré la prise de conscience des pères de ces deux secteurs d’activités pour l’importance du congé paternité, celui-ci reste un sujet de moquerie récurrent et reste assimilé à « vacances ».  

Dans la continuité de nos entretiens, nous avons également pu aborder, après les relations de travail entre collègues ou coéquipiers, les relations avec la hiérarchie ou la direction sportive des clubs.  

De façon plutôt homogène, qu’il s’agisse du bâtiment ou bien du sport, globalement aucune hiérarchie ne sensibilise ces hommes aux congés paternité : “Nous ne sommes au courant de rien”, c’est le genre de phrase que nous retrouvons dans la quasi-totalité de nos entretiens. La plupart d’entre eux n’étaient d’ailleurs au courant ni de la durée initiale de ce congé, ni de son allongement.  En agissant de cette façon, les hiérarchies n’impliquent pas du tout leurs collaborateurs dans cette prise de congés.  

Cependant, pour la première fois depuis le début de notre étude, nous avons pu apercevoir une divergence d’opinion sur la question traitée entre les différents secteurs d’activités concernés. Pour les hommes travaillant dans le domaine du BTP, la prise du congé paternité étant un droit, cela n’implique aucun changement de relations avec la hiérarchie. Pour les sportifs de haut niveau, les relations avec la direction sportive du club peuvent être relativement différentes : “Des mecs aussi bons que moi, il y en a plein et les coachs ont bien su me le rappeler, s’absenter c’est prendre le risque de perdre sa place” nous rapporte Cantyn, joueur de football professionnel. En effet, les deux sportifs de notre échantillon ayant le meilleur niveau se voient ou se sont vu confronté à des influences de leur direction sportives à ne pas prendre leurs congés paternité. Pour leur direction sportive, cette décision égoïste, met en péril le collectif d’une équipe.  
 


Mais quelles sont réellement les influences du congés paternité sur une carrière ?

Dessin: Bénédicte
Dessin: Bénédicte

En réalisant nos interviews, nous avions aussi comme objectif de savoir si oui ou non le congé paternité pouvait avoir une influence sur la carrière et la montée en compétences, que ce soit dans le secteur du BTP ou le sport.
En creusant dans les interviews, nous constatons que pour plus de 90% des réponses, prendre son congé paternité n’aurait ou n’a aucune influence sur la carrière et ne va pas la ralentir comme a pu nous le dire Charly, ouvrier dans une boite de BTP : “Je suis certain que prendre son congé paternité n’a aucune influence sur la carrière, et que cela est important de le prendre je trouve”. Mais cela vaut surtout pour le milieu du BTP.

Dans le milieu du sport, cela est vu différemment, car pour eux cela n’a pas d’influence dans sa carrière, mais à plusieurs conditions : il est mieux de prendre son congé en dehors de la saison ou de moments importants dans la carrière. Le congé paternité doit rester “dans l’ombre des projecteurs” pour que cela passe bien.  On peut se fier au témoignage d’Hugo, joueur de rugby professionnel en Pro D2 : “En fonction de la direction sportive du club, je pense que cela peut être mal vu et que par certain coach, cela peut être un frein dans son évolution”.

 Comme évoqué précédemment, certes le congé paternité a évolué en termes de durée, mais pas suffisamment pour que cela puisse peser à l’entreprise et au salarié sur sa vie professionnelle. Ce n’est pas 28 jours qui vont changer et guider sa carrière. Malgré le fait que, pour eux, ce n’est pas un frein, il y a encore de nombreux pères ou futurs pères qui ne le prennent pas ou n’en parle pas. Par manque de soutien de leur entreprise ? Faudrait-il en parler plus et mieux les informer ?  

Les entreprises devraient davantage en parler afin de mettre plus en avant ce droit au congé et de déterminer les bénéfices : bien-être dans la vie professionnelle et personnelle.

   

Pour conclure, à travers cet article, nous avons souhaité nous pencher sur le congé paternité qui depuis le 1er juillet 2021 a été rallongé pour les futurs pères. Ainsi, nous avons voulu montrer la perception de ce congé paternité dans des milieux masculins, et plus précisément le BTP et le sport à haut niveau. Après avoir discuté avec plusieurs hommes à différents niveaux hiérarchiques et dans deux secteurs différents, des conclusions ont pu ressortir. Pour la quasi-totalité de nos interrogés, le congé paternité est important, mais il doit rester un choix. Un manque de connaissance sur les enjeux de ce congé a pu se faire ressentir. Mais même si le congé paternité est un droit et un choix pour chaque père, les futurs paternels sont quand même obligés de faire attention quand ils posent leurs congés par peur que cela pose un problème dans leur carrière, notamment dans le sport.  

Pour les entreprises, différentes problématiques que nous nous sommes posées au début de cet article vont devoir être traitées pour trouver des solutions afin de mettre réellement en place ce congé paternité.  

Les entreprises françaises incitent-elles les hommes à bénéficier de leur droit ou les freinent-elles ?  La prise du congé paternité ne change-t-elle pas les relations entre le jeune papa, sa hiérarchie et ses collègues de travail ou bien encore ses potentielles opportunités d’évolutions ? Pour cela, nous avons constaté qu’il y a un manque de communication sur ce sujet, qu’il n’est pas assez mis en avant auprès des pères et ainsi ils ne sont pas au courant de leurs droits réellement, ce qui pose un problème. 

C’est au niveau des ressources que ce sujet doit être mieux appréhendé et traité. Il faut accompagner et informer le futur père sur ses droits en mettant en place des outils.  

Ainsi, on pourrait se poser la question : le congé paternité ne devrait-il pas être imposé aux pères pour que celui-ci devienne “banalisé” ?  


 


Bibliographie


Lola Gardy
Notez
Lu 181 fois

Nouveau commentaire :

Editorial | Le Temps de l'Action | Le Temps des Equipes et des Projets | Le Temps de la Strategie | Le Temps des Valeurs | Futurologie | Web TV du Management | Chroniques impertinentes


Recherche
Facebook
Twitter
LinkedIn
Google+
Viadeo

google-site-verification=zBXM1P-AZGEjk_uTepWbjj72lctplg2-eEDlKQ25ZtI