Nous construisons notre image personnelle dans le regard des autres. Plusieurs auteurs confirment cette hypothèse. Le psychologue
René Zazzo a exploré la façon dont l'enfant reconnaît son image dans le miroir. Il a montré que cette reconnaissance n'allait pas de soi. Elle est assez tardive puisque l'enfant la reconnaît rarement avant 36 mois.
Le psychanalyste
Lacan Ok a confirmé cette hypothèse en précisant que ce processus est permanent tout au long de l'existence. L'identité de soi n'est pas acquise une fois pour toute. Elle se perpétue et s'enrichit tout au long de la vie à travers les différentes expériences et rencontres de l'existence humaine. Elle subit donc des péripéties : elle s'enrichit, dans les expériences de réussites et elle s'appauvrit dans les échecs.
Le philosophe
Hegel rejoint ces propositions en estimant que " La conscience de soi est en soi, et pour soi, quand et parce qu'elle est en soi et pour soi, pour une autre conscience de soi. C'est-à-dire qu'elle est, en
temps qu'être " reconnu " (Hegel, t1 ; p 155).
Cette image de soi n'est pas neutre. Elle est chargée d'affectivité. Selon la façon dont nous aurons interprété le regard de l'autre, positif ou négatif, nous pourrons estimer que nous avons plus ou moins de valeur aux yeux des autres et à nos propres yeux. Là encore, ce processus se poursuit tout au long de la vie mais il faut considérer qu'il existe un acquis de départ qui s'est élaboré dans les premiers
temps de notre vie.
De cette période, certains en sortiront avec une bonne image d'eux-mêmes, d'autres une plus mauvaise. Cette valeur attribuée à notre existence conditionne l'estime de nous-mêmes. Nous ne sommes pas tous égaux à ce niveau. Certains pouvant avoir une estime d'eux-même démesurée, d'autres suffisante et d'autres enfin défaillante.
Cette estime de soi repose à la fois sur un amour de soi, qu'on appelle aussi " narcissisme ". Celui-ci a souvent mauvaise réputation mais il est pourtant nécessaire à chaque Homme pour se donner le droit d'exister, sinon les pulsions de mort s'emparent de lui et peuvent le pousser au suicide. Pourquoi, en effet, face à certaines épreuves vouloir continuer à vivre, si ce n'est pas par amour inconditionnel de la vie ; si ce n'est parce que nous préférons fondamentalement vivre, plutôt que mourir ?
Freud distingue le narcissisme primaire et le narcissisme secondaire. Le narcissisme primaire est en lien avec les projections que nos parents ont fait sur nous. Le bébé devient le dépositaire de tous les rêves de perfection que les parents ont faits sur lui. " Le narcissisme primaire est en quelque sorte un espace de toute puissance qui se crée dans la rencontre avec le narcissisme naissant de l'enfant et le narcissisme renaissant des parents. Dans cet espace viendraient s'inscrire les images et les paroles des parents tels les voeux que prononcent les bonnes fées ou mauvaises fées passant au-dessus du berceau de l'enfant. "
(Nasio) ; 1988 ; 77. On retrouve la trace de ces influences dans les contes pour enfant évoquant le "bon oeil" ou le "mauvais oeil".
A ce stade l'enfant imagine qu'il est " tout " pour ses parents et en particulier pour la mère avec laquelle il tisse une relation fusionnelle. Le moi de l'enfant se confond avec ceux de ses parents. C'est le paradis. Il est dans la toute puissance puisqu'il comble le désir de ceux qui l'ont engendré. Cette situation procure un tel plaisir à l'enfant, alors que son Moi n'est pas encore constitué, qu'il s'investit comme objet de désir.
Cette illusion a une fonction très positive si elle est vécue car elle permet à l'enfant de se construire un capital d'estime " fondamentale " ou " inconditionnelle " de lui-même. S'il y a une altération dans ce processus, le sujet bâtira sa personnalité sur une " faille narcissique " qu'il pourrait avoir besoin de chercher à combler toute sa vie. Ce qu'il le poussera soit à des actes héroïques pour obtenir la reconnaissance des autres, soit à la dépression chronique s'il n'y parvient pas, ou encore à des comportements pervers pour tenter de se réparer.
Michaël Balint parlera alors de " défaut fondamental ", à l'origine selon lui de la plupart des conduites pathologiques.
Mais revenons à
Freud qui explique que cette situation " idyllique " ne peut pas durer. L'enfant, progressivement, découvre qu'il n'est pas l'objet de désir unique pour la mère. " Sa mère lui parle mais elle s'adresse aussi à d'autres (notamment au père). Il réalise alors qu'elle désire également en dehors de lui et qu'il n'est pas tout pour elle ". Désormais, le but sera de se faire aimer par l'autre, de lui plaire pour reconquérir son amour, mais cela ne peut se faire qu'en satisfaisant certaines exigences, celles de l'Idéal du Moi. Ce concept chez
Freud désigne les représentations culturelles, sociales, les impératifs éthiques, tels qu'ils sont transmis par les parents
(Nasio) ;1988 ; 79.
C'est grâce à cette séparation, permise par la présence symbolique du père, que l'enfant commencera à développer son Moi en remplaçant l'objet idéalisé avec lequel, il était en fusion par une instance psychique appelée l'idéal du moi. C'est l'apparition du narcissisme secondaire. Exister ne consiste plus à ce stade à se confondre à la mère mais à être reconnu par l'Autre, avec un grand A ; c'est-à-dire tous les autres. L'estime de soi se construit alors non plus dans le regard d'une seule mais dans le regard de tous les autres grâce à l'idéal du Moi. Mais chacun d'entre-nous gardera dans sa mémoire plus ou moins intensément cette nostalgie où nous étions quelque chose de l'ordre de la perfection pour l'autre.
Le narcissisme est donc une fonction vitale dans le psychisme humain. Il se caractérise par un amour de soi pour soi-même qui dépend principalement dans sa forme primaire de l'expérience de fusion avec les rêves des parents et se caractérise, dans un second temps (narcissisme secondaire) par le besoin d'obtenir de la reconnaissance d'autrui pour pouvoir s'aimer soi-même.
Mais cette estime de soi est toujours précaire car elle reste autant dépendante des vicissitudes du processus primaire que des succès ou des échecs de la vie. Cette situation provisoire fait que l'individu d'une manière ou d'une autre est toujours plus ou moins en quête de reconnaissance.