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Management : Les 4 Temps du Management
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Les 4 TEMPS du MANAGEMENT

Il est temps de réinventer le management


Chroniques impertinentes

De la mythologie de contestation à la construction d'une légende

L’article de JC Casalegno pose comme hypothèse que le phénomène des entreprises libérées relève d'une mythologie. Sa façon de décrypter la fonction du mythe comme opportunité de faire émerger le désir d’un changement de logique nous libère de la nécessité de savoir si le mythe est vrai ou pas. Ce n’est plus la question.

Le fait que ce soit un mythe nous permet de prendre en compte ce qu’il propose sans perdre du temps dans les débats stériles du type : prouvez-moi que c’est vrai.

Le mythe n’a pas besoin d’être « vrai » pour jouer son rôle. Il suffit qu’il en soit fait un écho suffisamment partagé. On a vu des mythes complètement irrationnels jouer un tel rôle de catalyseur.


Le mythe autorise

Le mythe surgit chargé d’imaginaire. Cet imaginaire est chargé de l’énergie potentielle de nécessités de changement longtemps contenues. Un imaginaire qui n’attend plus que l’autorisation que donne le mythe quand il devient une parole mise en mots et en symbole,  partagée et admise pour légitimer des passages à l’acte. Car c’est cela la fonction du mythe en donnant un certain sens, il autorise l’actualisation de comportements inhabituels ou non-conformes.
 
Peut être pourrait-on tenter de démonter la logique du mythe en question pour pouvoir faire des hypothèses sur la rupture d’équilibre dont il se fait le héraut.
De quelle rupture est-ce l’histoire ? De quelle catastrophe annoncée se fait-il cassandre ?

Si on n’y prête pas plus d’attention que cela, on peut lire le discours du mythe comme une sorte de proposition de rupture de modèle. Une sorte de « avant-c’était-pas-bien-et-maintenant-ça-va-aller-mieux ». Mais on connaît les déceptions cruelles auxquelles conduisent les mythes des lendemains qui chantent. D’autant plus qu’en y regardant de plus près on s’aperçoit que les ingrédients qui constituent le modèle de l’entreprise libérée se retrouvent dans beaucoup d’entreprises qui ont fonctionné ou qui fonctionnent depuis longtemps sur ce mode sans forcément y mettre ces mots.
 
Le DRH d’un grand groupe de produit cosmétiques me disait il y a quelque temps qu’il retrouvait tout à fait son entreprise dans la description de «  l’entreprise congrégative » proposée dans l’article (2).
 Pas nouveau  l’entreprise libérée ?
On peut se poser la question de savoir ce qu’annonce le mythe de l’entreprise libérée si ce n’est pas un changement de logique ou une rupture ?
 
Dans une certaine mesure on peut déjà dire que le mythe de l’entreprise libérée annonce sous son apparence de phénomène de mode une rupture de modèle dominant (3).
 
L’ambiguïté du terme « entreprise » nous oblige à une question préalable : s’agit-il du substantif « entreprise » comme on pourrait l’employer dans l’expression «  c’est une entreprise délicate » qui désigne l’acte d’entreprendre ?  ou  alors-parlons nous de l’entreprise en tant qu’espace institutionnel et organisé de la production ? L’un est-il semblable à l’autre au point que ce que nous disons de l’un s’applique à l’autre ? sans répondre à cette dernière question, Il semble que la littérature autour du mythe porte avant tout sur l’entreprise dans le sens de " l’institution espace organisé de production".
 
Cet espace de production peut s’aborder dans la dimension historique de son organisation. On peut voir comment au cours des siècles l’entreprise a vécu des crises de réorganisation successives. Crises dans lesquelles on peut constater que ce n’est pas tant les invariants de l’entreprise qui ont changé que leur configuration. On peut voir l’émergence de l’entreprise organisée sur le modèle taylorien comme la lente émergence d’une logique qui venait s’opposer au modèle de production plutôt artisanal qui prévalait à cette époque. L’organisation taylorienne a sans doute permis de grands gains de productivité et a sans aucun doute contribué largement à la réussite de la société industrielle. Cette logique taylorienne s’est construite à la fois en confrontation et en opposition avec les logiques artisanales préexistantes tout en s’en nourrissant.

L’organisation taylorienne tentait de s’opposer parfois violement à la logique préexistante tout en s’appuyant sur ce que celle-ci proposait de connaissances et de savoir faire mais aussi de capacité de mobilisation et d’engagement des acteurs. Elle luttait contre tout en s’appuyant dessus pour pouvoir imposer un logique d’organisation qu’on appellera plus tard la logique industrielle. Elle s’en est nourrit tout en l’épuisant. Une partie du problème que pose l’émergence de l’entreprise libérée est peut être justement que le modèle dominant a épuisé les ressources sur lesquelles il s’était construit (4). Des ressources peu évidentes à mesurer comme  la capacité d’engagement des acteurs, leur motivation au travail, leur désir d’appartenir et de se réaliser etc...
 
Cette confrontation de logique a touché l’ensemble des champs de la production : l’automobile bien sur, mais aussi le bâtiment ou l’agriculture qui est largement devenue industrielle en se nourrissant de ce que la paysannerie pouvait avoir développé de savoir faire et de culture de l’agricole.
 
La fin de l’ère industrielle a marqué le triomphe du modèle d’organisation industriel taylorien et en même temps a sonné la fin de son hégémonie, faute de carburant.
 
On peut remarquer que ce mythe émerge au moment ou après plusieurs siècles de confrontation, le modèle industriel a fini par occuper tout le champ de la production.
 
Il semble que nous soyons arrivé à un moment ou la confrontation de logique a tourné à l’avantage d’une des parties et que l’organisation industrielle a gagné la bataille. Depuis les années 70 l’hégémonie du modèle industriel occidental a démultiplié sa logique toute puissante dans tous les secteurs de l’activité et toutes les parties de la planète.
 
Ce triomphe de la logique industriel signe en même temps  le démarrage d’un autre cycle de confrontation  de modèle. De la confédération paysanne en passant par les différents mouvements sociaux, il semble que  cette victoire par KO du modèle industriel soit l’annonce du KO du modèle industriel lui-même, et la ré émergence d’un contre modèle qui relance la confrontation comme source de la dynamique sociale. Peut être peut on faire l’hypothèse que la dynamique sociale ne peut se réaliser que dans la coopétition de modèles.

La question n’est donc pas de savoir s’il existe un bon ou un mauvais modèle.
 
On peut constater que  la fin de la confrontation des modèles  génère une autre confrontation.Au fond la victoire d’une logique est le signe avant coureur de sa disparition. A l’instar des sages qui disent que la vie n’a pas de but seul le chemin compte, on peut dire que le projet social n’est pas de voir triompher une logique.  Seule la confrontation compte.
 
Le problème ce n’est pas le modèle Taylorien c’est son hégémonie.
Ce qui nous conduit à remettre en question cette tendance tout à fait jacobine de vouloir tout mettre à la même norme. Vouloir faire l’économie de la confrontation en normalisant ne conduit qu’à la mort d’un système. C’est la limite du gain que peut produire la normalisation et le contrôle.
 
Tant que  la confrontation de modèle existait, la dynamique de progrès s’actualisait. Mais la victoire d’un modèle sur l’autre sonne la fin de la confrontation et la fin de la dynamique. L’émergence d’un contre-modèle comme l’entreprise libérée n’est pas l’indicateur de l’émergence d’un nouveau modèle qui « lave plus blanc », mais c’est l’indicateur de la nécessité de réinstaller une confrontation de modèle comme source d’une dynamique sociale adaptative et fructueuse.
 
On sait pour l’avoir répété à l’envi que le modèle taylorien a été la source de nombreux problèmes comme  le fait de priver l’acteur de la propriété de son activité. Avec ses conséquences en terme de désengagement des acteurs, le cortège de souffrance qui s’en est suivi.
 
Si le modèle taylorien assèche assez rapidement la reproductibilité de la force de travail des individus cela n’empêche pas que le modèle de  l’entreprise libérée (ou congrégative) pose lui aussi d’autres problèmes. Le contrôle de l’identité, l’injonction de responsabilité et de subjectivité, peuvent aussi engendrer des souffrances qui s’actualisent déjà dans certaines entreprises « libérées de force » sous forme de plainte pour harcèlement. C’est sans doute pour cela que certains voient dans  l’entreprise libérée des risques de dérive sectaire.
 
La question n’est donc pas de trouver « le bon modèle » mais d’être attentif  à ce qui émerge pour favoriser le bien être au travail, l’efficience ou quelque soit le terme qu’on voudra employer pour nommer la nécessité d’une certaine écologie du travail et d’une écologie au travail.

Du mythe à la légende

Le trajet anthropologique auquel fait  référence Mr Casalegno nous renvoie aux mécanismes d’émergence du mythe.
 
1) La chanson de geste
 
Les réussites constatées dans certaines entreprises convoquent sur la scène de la réflexion sur le travail, les porteurs du récit fabuleux. La chanson de geste ( en français : story telling) est portée en étendard par ses hérauts comme Jean-François Zobrist, Michel Hervé, Alexandre Gérard et tant d’autres qui émergent jour après jour pour occuper la scène.
 
Mais la chanson de geste, même si elle nourrit l’imaginaire de l’auditoire d’une expérience qu’il n’a pas vécu, ne suffit pas à construire le mythe. Car la chanson de geste même si elle permet à chacun de construire ses significations, ne produit pas de sens (5). Elle est comme une photo : une offre de représentation, de signification (au sens de JM Barbier) sans sens particulier. Une photo à laquelle il manque la légende.
 
2) La légende (6)
 
La réalité qui se matérialise grâce à la chanson de geste doit nécessairement être signifiée pour pouvoir devenir un mythe qui autorise à de nouveaux comportements.
 
C’est en ce sens le travail des intellectuels. La légende permet de sortir de la tentative de
démonstration/justification/jugement de valeur, qui cherche à savoir si ce dont on parle est réel ou pas, est vrai ou pas.
 
Toutes les conceptualisations mobilisatrices et commerciales qu’on a pu voir publier depuis quelques années ne permettent pas de sortir de l’ornière du jugement de valeur.
 
Elles permettent de militer pour une cause mais pas de construire du sens. La légende permet d’expliquer les phénomènes en les resituant dans la logique de la dynamique historique. La légende est bien sûr une construction. Une construction qui est autant un discours sur la réalité qu’elle veut décrire que sur celui qui la décrit (7). C’est encore une forme de subjectivité.

De la légende à la théorie

Cette construction peut ensuite donner lieu à une déconstruction. Cette déconstruction peut avoir deux objectifs différents :
 
- Déconstruire pour construire un outil d’intervention : une méthode. Beaucoup se sont précipité dans cette voie sans avoir toujours pris tout le temps du détour par la légende.
 
- Déconstruire pour théoriser.
 
Le travail d’analyse comparée des modèles comme le modèle taylorien ou le modèle de l’entreprise libérée (ou modèle congrégatif) nous aide principalement en ce qu’ils constituent des outils d’intelligibilité du réel de l’entreprise dans sa dynamique de vie. Les considérer comme de simples modèles d’intervention « bon pour le service » ou « meilleur que les autres » ne peut que nous faire retomber dans l’ornière du contrôle idéologique et du jugement. Il est bien entendu nécessaire de sortir du discours mobilisateur.
 
Par exemple une réflexion sur l’articulation dynamique de ces deux modèles peut nous permettre de comprendre les mécanismes d’adaptation silencieux et parfois impensés qui permettent à l’entreprise d’exister malgré l’illusion du contrôle politique par l’organisation (8). Comprendre comment un système organisé selon un modèle unique, ne peut fonctionner que les acteurs transgressent sérieusement les prescriptions et les injonctions.
 
Plutôt que de chercher à stabiliser le modèle et à définir des contours plus précis, ce qui nous amènerait sur le chemin d’une méthode, le travail à accomplir me semble être autour de la recherche de ce qui a rendu nécessaire cette émergence.
 
On peut faire l’hypothèse suivante : Le modèle de l’entreprise libérée ne représente  pas une alternative au vieux modèle taylorien devenu obsolète. Mais on peut supposer que  l’émergence de ce mythe nous parle plutôt des conséquences désastreuses de l’hégémonie du modèle taylorien sur la reproductibilité des ressources des acteurs. 
 
Si pendant un temps la rationalisation et le contrôle ont été source d’efficacité et de  rentabilité, il arrive un moment où plus de la même chose ne donne plus le même résultat (10).  C’est plus le manque d’imagination de nos élites en entreprise qui est en question. Ce n’est pas parce que le contrôle a montré son efficacité qu’il est la seule solution. On peut y voir dans la contestation que représente l’entreprise libérée, le mal être de l’entreprise contrainte dans un modèle unique d’entreprendre. Une manière d’alerter sur une réelle fatigue de l’engagement qui s’origine dans l’épuisement des ressources individuelles des acteurs.

De la théorie à la proposition de recherche

Peut être que l’émergence du mythe de l’entreprise libérée peut constituer un mythe fondateur de l’élaboration d’un modèle théorique d’une socio-ergonomie dynamique. Un modèle qui permettrait de décoder les mécanismes d’adaptation des systèmes de production. Un modèle qui permettrait de rendre intelligible les tentatives d’innover et de ressourcer l’entreprendre. Une manière de cesser de voir de l’inutile dans ce qu’on ne comprend pas. Une manière de cesser de voir du danger dans ce qu’on ne contrôle pas. La fonction de la théorie n’est pas d’inventer le réel. Le réel n’a pas besoin de la théorie pour cela il s’en charge au quotidien. La fonction de la théorie est de rendre intelligible le réel qui émerge pour que le politique puisse l’entériner.
 
Mais pour cela il faut sortir de la confrontation de croyances et dépasser la légende.

Notes

1. Le présent texte est un commentaire construit à partir de la lecture du texte remarquable de clarté de JC Casalegno. Il s’y réfère sans cesse.  Pour ne pas alourdir le texte je n’ai pas cité toutes les références.
 
2. http://www.e-rh.org/index.php/blogs/les-articles-du-blog/193-l-entreprise-liberee-une-organisation-congregative
 
3. http://www.hbrfrance.fr/chroniques-experts/2015/05/7015-lentreprise-liberee-phenomene-de-fond-ou-de-mode/de s’opposer parfois violement à la logique préexistante tout en s’appuyant sur ce que celle-ci proposait de connaissances et de savoir faire mais aussi de capacité de mobilisation et d’engagement des acteurs. Elle luttait contre tout en s’appuyant dessus pour pouvoir imposer un logique d’organisation qu’on appellera plus tard la logique industrielle. Elle s’en est nourrit tout en l’épuisant. Une partie du problème que pose l’émergence de l’entreprise libérée est peut être justement que le modèle dominant a épuisé les ressources sur lesquelles il s’était construit. 

4. Des ressources peu évidentes à mesurer comme  la capacité d’engagement des acteurs, leur motivation au travail, leur désir d’appartenir et de se réaliser etc.
 
5. Sens est à prendre ici dans le sens de : significations partagées.
 
6. Du latin legenda  : ce qu’il faut nécessairement lire (pour comprendre la photo)
 
7. En référence à ce aphorisme soufi qui dit : ce que tu me dit d’un événement me donne plus d’information sur toi que sur l’évènement peut fonctionner que parce que les acteurs  transgressent silencieusement les prescriptions et les injonctions

8. C’est ce que chaque consultant peut expérimenter dans la comparaison souvent riche d’information entre l’organigramme officiel de l’entreprise et la réalité des échanges et des positions respectives des acteurs « dans la vraie vie ».
 
9. On a déjà une idée assez précise de cette question par les travaux de Jacques Leplat et son laboratoire de psychologie du travail dans les années 70 et sa fameuse distinction entre le prescrit et le réel de l’activité.
 
10. Pour continuer dans  la  métaphore agricole on peut dire que, plutot que de presser encore plus le citron, la meilleure façon d’avoir du jus de citron ça peut aussi être de planter des citronniers.
 

Présentation de l'auteur

Denis Bismuth est le fondateur dirigeant de la société Métavision .

Coach de dirigeants depuis 1996, il accompagne le management intermédiaire depuis 1999 au travers d’une méthodologie d’analyse de pratiques originale qu'il a crée: les groupes de coprofessionnalisation ©. Expert management auprès de la revue H B R, il supervise des formateurs et des coachs. Il est par ailleurs diplômé d'un Master II Cnam formation des adultes.

Actions récentes (2014)
- Accompagnement de l’équipe managériale de Thalès ED sur le thème: changer de modèle managérial.
- Accompagnement du management intermédiaire de la R&D. de l’Oréal sur le thème: : le manager du futur: management de l’innovation et innovation managériale.

Publications :
- L’analyse de pratiques de manager , Editions Hermès 2005
- Attention management ! : Analyse de pratiques et professionnalisation du management: Une question d’attention consciente? Editions Colligence 2014

En savoir plus sur Métavision .


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Commentaires articles

1.Posté par Jean-Claude Casalegno le 03/09/2015 10:21 | Alerter
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Le programme de recherche - action centré sur la libération des entreprises répond à votre proposition de recherche . Le phénomène des entreprises libérées nous interroge en effet sur la nécessité d'inventer de nouvelles formes de management répondant à la fois aux attentes des salariés et aux nouveaux défis en termes d'innovation des entreprises. Vous pourriez les contacter de ma part en envoyant un message sur ce lien
http://www.entreprise-liberee.org. Un colloque réunira prochainement différents chercheurs sur ce thème où votre contribution serai certainement très appréciée.

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