5.1 Au niveau de la dynamique individuelle : l'attitude maïeutique ; l'analyse du travail, la régulation des émotions.
5.2 Au niveau de la dynamique collective.
5.3 Au niveau de l'analyse des pratiques des managers.
5.1 Optimiser la dynamique individuelle :
5.1.1 L'attitude maïeutique au service de la dynamique des projets individuels.
Il peut paraître étonnant d'évoquer une approche philosophique attribuée à
Socrate. Mais sa conception du dialogue s'apparente curieusement à l'approche " humaniste " de l'Empowerment qui semble fortement influencée par les théories de
Victor Frankl et plus encore, par le fondateur de l'approche psychothérapie dite non directive de
Carl Rogers .
L'approche maïeutique consiste " à faire accoucher les esprits des connaissances accumulées dans les vies antérieures ". Dans le premier texte de
Platon,
" Le Banquet ",
Socrate affirme que l'âme de chaque homme est ignorante de sa capacité à comprendre le monde. Pour qu'il prenne conscience de sa puissance, il faut qu'il accouche de lui-même. C'est d'abord le rôle du philosophe de faire " accoucher les âmes dans la beauté ".
Dans le second texte,
" Le Théétète " de
Platon,
Socrate montre clairement que pour faire " accoucher les hommes d'eux-mêmes ", il est nécessaire d'adopter une position de modestie : " J'ai d'ailleurs cela de commun avec les sages-femmes que je suis stérile en matière de sagesse, et le reproche qu'on m'a fait souvent d'interroger les autres sans jamais me déclarer sur aucune chose, parce que je n'ai en moi aucune sagesse, est un reproche qui ne manque pas de vérité ".
Les techniques utilisées pour faire " accoucher " le sujet de lui-même passent par le questionnement et la reformulation. Par des questions ouvertes (Ex : Que voulez-vous dire par-là ?) l'interlocuteur est invité à aller plus loin dans sa réflexion. Par la reformulation, l'interviewé se trouve sécurisé dans son discours et se sent alors autorisé à libérer sa parole.
Cette attitude n'est possible que si le manager a dépassé la tentation des aspects archaïques du pouvoir. Cette posture qui consiste à prendre en compte l'autre, non comme un objet de fantasme au service de son narcissisme mais comme un individu avec sa propre identité, suppose que l'individu, porteur du pouvoir, a résolu sa problématique " œdipienne ". En d'autres termes, qu'il a pu accéder, soit par les évènements de la vie, soit par sa propre réflexion à une position de maturité, qualifiée par
Freud de " génitale " ou par
Lacan " d'Altérité ".
Cette orientation relève aussi d'un pari : celui qu'un Homme qu'on écoute sera sensible à ce Don et pourra lui aussi exister dans le Contre-Don, c'est à dire redonner à ceux qui l'entourent, ce qu'il a reçu. C'est précisément selon
Marcel Mauss, " ce qui fait société ".
Si cette attitude doit rester une constante tout au long de l'entretien d'évaluation, elle est décisive dans l'émergence des projets des individus. Une entreprise est d'abord faite du désir de ceux qui la font vivre. Un proverbe africain rappelle " qu'un homme qui ne rêve pas est un homme qui meurt ". Tout individu est porteur d'un projet potentiel. La démarche maïeutique permet de structurer la relation sur un mode assez profond et favorise l'accès au projet. Ce projet est, selon les cas, à double dimension : il peut relever d'un désir de mobilité professionnelle interne ou externe. Le temps de l'entretien d'évaluation professionnelle ne doit pas se limiter à l'analyse du passé proche et du présent mais aussi d'un futur possible dans et pourquoi pas hors de l'entreprise. Il y a une sorte de pudeur à évoquer cette dernière possibilité alors que tout le monde sait que l'entreprise ne pourra répondre aux ambitions du sujet. Plutôt que de faire " comme si ", pourquoi ne pas aborder franchement la question et rechercher en commun des solutions. C'est ce que nous avons proposé, avec succès dans une PME de 200 salariés qui était confrontée à ce problème. Certains de ses salariés étaient surqualifiés par rapport aux postes proposés dans l'entreprise qui ne pouvait répondre aux aspirations des salariés. Une antenne projet a été mise en place consistant à aider les collaborateurs qui le souhaitaient à trouver un emploi dans une autre entreprise, à la condition de préparer le remplaçant lorsqu'une opportunité sérieuse se présentait.
Il s'agit de permettre à un individu de se projeter une image de lui-même dans le futur.
Claude Lévy Leboyer a montré que ce processus d'invention de soi-même qu'elle appelle " l'expectation " est un facteur de motivation déterminant. Ce travail d'invention ou de réinvention de soi-même permet à " l'Idéal du moi " du sujet une régénération qui le nettoie de tous les efforts accomplis dans le passé. L'évaluation est en effet indissociable d'une notion de développement professionnel, promue notamment par la
loi du 4 mai 2004 sur la " Formation Tout au Long de la Vie ". Une absence de représentation de soi dans le futur est souvent une source d'anxiété et de dépression. En se situant plus clairement sur la ligne du
temps " passé - présent - futur ", l'individu retrouve une certaine sérénité car chacun a fondamentalement besoin d'être un créateur d'histoire
(Sartre) et non un simple objet du désir de l'Autre.
Il devrait donc y avoir une dimension onirique dans l'entretien que nous appellerons désormais le développement professionnel. Cependant cette recréation n'est possible que si on parvient à transformer cette procédure en un
temps de réflexion profonde sur son existence professionnelle sur les 3 dimensions de la ligne du
temps passé - présent - futur.
5.1.2 L'analyse du Travail :
L'entretien d'évaluation est aussi l'occasion de faire une analyse fine du travail. L'exercice consiste à reprendre les différentes activités et tâches de la fonction pour se demander si celles-ci sont exécutées ou pas. On peut aller plus loin en indiquant pour chaque tâche les problèmes rencontrés. Cette analyse permet de mettre en évidence les éléments de l'organisation à faire évoluer. C'est une sorte de radiographie ou mieux de scannérisation de l'organisation. Il importe ensuite, bien sûr, de hiérarchiser les problèmes pour se concentrer sur les 20/80 ou mieux encore les 2/98.
Voici un exemple d'analyse fine du travail réalisée avec des chefs de chantier dans le cadre d'une étude menée avec la Fédération Régionale du Bâtiment de la région Auvergne.
Cet exercice ne doit pas se faire de manière mécanique comme on réviserait les différents éléments d'un moteur. C'est le résultat d'un dialogue sur le travail vécu.
David Marker, professeur en Management a développé une approche originale avec un autre chercheur américain MacKenzie mettant en évidence combien la prise de conscience des micro-changements liés à la fonction des acteurs étaient importants. Dans leurs études, ils ont constaté que le travail n'était pas un élément stable mais un processus permanent en constante transformation. Ils considèrent, dans la perspective d'une recherche d'efficience collective, qu'il est très important de s'interroger régulièrement individuellement et collectivement sur ces modifications infinitésimales afin de permettre des micro-ajustements permanents. Ils ont nommé ces superpositions inconscientes de tâches " l'encroaching ". Ils proposent au moins deux outils intéressants pour identifier les dérives et déplacements de tâches qui ont lieu dans les équipes.
L'analyse des processus
La comparaison des tâches entre deux périodes temporelles
5.1.3 La régulation des émotions :
La performance demande un certain dépassement de soi-même, en d'autres termes, une relative sublimation. En se concentrant sur un but éloigné dans le temps, le sujet interrompt momentanément le contact avec lui-même. En cours de route, il accumule des émotions négatives (peur, colère, tristesse) et positives (joie). Tant que le crédit émotionnel est positif, le sujet ne ressent pas la fatigue mais ce processus n'est pas constant. Des déséquilibres émotionnels sont inévitables.
Eric Berne, fondateur de l'analyse transactionnelle fait appel à une métaphore pour définir ce processus. Il parle de " collection de timbres ". Chacun, accumule dans son intériorité, certaines émotions négatives qui ne peuvent pas toujours se résoudre dans l'Action. Le stock d'émotions négatives l'emporte sur les émotions positives. Le sujet rentre, alors, en souffrance. Il est important d'en parler. Mais cela, n'est pas toujours possible.
L'entretien d'évaluation est aussi l'occasion d'échanger en profondeur sur le vécu de l'acteur et, à travers cette expression, de susciter une certaine " catharsis ". En s'exprimant sur un mode émotionnel, le sujet peut évacuer une certaine souffrance accumulée au cours des situations d'inhibitions d'action qu'il a pu rencontrer durant la période analysée.
L'accumulation d'émotions douloureuses génère souvent une activité fantasmatique qui altère le jugement de l'individu encombré. Les sociologues parlent à ce sujet de " rationalité limitée ". Les psychologues cliniciens évoqueront la notion de " névrose ". Mais l'expression des émotions n'est évidemment pas suffisante pour rétablir l'équilibre. Ce qui importe c'est de mettre en place des changements concrets liés aux problèmes associés aux émotions accumulées.
La recherche du " sens " est souvent présentée comme élément fondamental de l'activité managériale. Cette notion n'est pas une simple notion cognitive ou mentale. L'accès au sens se fait essentiellement à partir de la subjectivité des acteurs. Le sens est donc "un objet" sensible indissociable de l'affectivité. Les émotions vécues deviennent alors des symptômes qu'on doit aussi entendre comme des signes signifiants quelque chose du réel. C'est pourquoi, si les managers sont capables d'entendre le vécu émotionnel des acteurs, ils ont, en réalité, accès à un niveau plus profond du fonctionnement organisationnel :
- La peur peut signifier que l'organisation n'est pas sécurisante,
- La tristesse que l'individu a été mis en échec sans pouvoir être soutenu,
- la colère qu'il est nécessaire de mettre en place du changement dans l'organisation et ou les processus. Il est là aussi possible de décoder le vécu émotionnel des acteurs à la lumière du modèle des " 4
Temps du
Management ".
La prise en compte de la dimension émotionnelle du vécu des acteurs en situation de travail constitue une dimension aussi importante que l'analyse des faits.
5.2 Encourager la dynamique collective :
Les possibilités d'innovation se trouvent certainement dans la collectivisation du processus. Nous proposons pour cela 4 outils inédits que nous avons mis en œuvre à l'institut de l'expansion ou découverts à travers nos interventions.
1° Le Graphique du
Temps de l'Equipe (GTE)
2° Les Facteurs Clés de Réussite (FCR)
3° Le Référentiel de Compétences Clés (RCC)
4° Le Tableau de Réalisation de Visualisation des Objectifs (TVO)
1° Le Graphique du
Temps de l'Equipe (GTE) est un tableau qui permet de recenser les différents objectifs de l'équipe et de situer clairement la participation de chacun. La première étape consiste à définir des objectifs cohérents et à attribuer à chaque membre de l'équipe des responsabilités précises en définissant en % un
temps d'occupation dans la charge de travail des collaborateurs.
Dans cette méthode, la difficulté consiste à définir des objectifs " SMART ", c'est à dire :
- Spécifiques pour éviter des formules trop générales. Au lieu de dire " améliorer la communication dans l'entreprise ", on préféra spécifier l'action en proposant de mettre en place " un système de travail collaboratif, en optimisant le système de réunion, en formant les managers à la technique de conduite de réunions, etc. "
- Mesurables en définissant des indicateurs simples quantitatifs ou qualitatifs.
- Adaptés au contexte et aux enjeux de l'entreprise.
- Réalisables en veillant à ne pas mettre les acteurs dans l'impossible.
- Temporels en séquençant les objectifs dans le
temps avec des dates de fin et des jalons intermédiaires.
Découvrez la matrice du GTE
2° Les Facteurs Clés de Réussite (FCR) :
Cet outil complète bien le précédent. Nous l'avons trouvé chez IBM :
On commence par faire la liste des facteurs clés de succès à maîtriser pour réussir les objectifs qu'on s'est fixés. On n'en retient, environ 6, après les avoir hiérarchisés avec la méthode multicritère de prise de décisions déjà présentée.
Puis on met dans la colonne de gauche la liste des objectifs à atteindre et en haut du tableau les 6 facteurs clés de réussite retenus. Pour chaque objectif, on évalue le nombre de facteurs clés impactés et le niveau de qualité actuelle qu'on représente par une couleur : vert, orange ou rouge. Ce tableau permet de mettre en évidence le poids de chaque facteur dans l'atteinte de l'objectif et le niveau de qualité actuelle.
Découvrez la matrice des FCR
3° Le Référentiel de Compétences Clés (RCC)
Ce tableau permet d'identifier les compétences clés à développer pour réussir à atteindre les objectifs. Comme précédemment, on fait la liste des compétences clés nécessaires au développement de l'efficacité. Après les avoir hiérarchisées, on en retient 8 à 10 puis on définit un niveau à atteindre dans l'idéal. On peut, par convention, définir 3 niveaux qu'on représente par une couleur différente. Chaque membre de l'équipe se positionne par rapport à ce référentiel. Cet exercice collectif permet à chacun de se dire et d'être reconnu dans son niveau de compétences et d'organiser un éventuel échange de savoirs entre les collaborateurs. La compétence n'est plus la chasse gardée du spécialiste mais devient un objet commun.
Découvrez la matrice du RCC
4° Le Tableau de Visualisation de Réalisation des Objectifs (TVRO)
La visualisation de la progression collective de réalisation des objectifs se fait généralement une fois par mois. Cela permet de suivre les résultats des efforts collectifs et de trouver des solutions en cas de dérives.
Dans une entreprise danoise, le dirigeant représente sur un grand tableau mural deux courbes : celle du CA prévu et celle du CA réalisées tout au long des mois de l'année. Quand on entre dans la salle de réunion c'est la première chose qu'on voit.
Découvrez le TVRO1
L'entreprise Embrayer utilise un autre outil intéressant. Il s'agit d'un tableau réalisé avec Excel qui met en évidence en % le degré de réalisation des objectifs mois par mois. Pour chaque objectif on utilise une ligne.
Découvrez le TCRO2
La méthode cockpit management développée par le professeur
Patrick M. Georges sans doute inspirée du constat que la visualisation collective des objectifs et des ressources utilisées était une condition de la performance de l'entreprise.