Le Management au service de l'Intelligence Collective de l'Action

Anthropologie du Management et des Organisations

Dimanche 5 Février 2012
2:27
Le Temps des Valeurs

4.17 L'incivilité cognitive : une autre facette violence


Introduction : des individus au-dessus de tout soupçon sont capables de produire des incivilités

Les 4 Temps du Management
Le terme incivilité est entré en usage dans le vocabulaire traitant du phénomène de la violence depuis les travaux de l’américain Gurr, via Roché et Lagrange en France. On désigne ainsi " des actes et des comportements visibles dans les espaces ouverts au public, perçus comme des nuisances ou des désagréments par la majorité de la population, mais qui ne font pas en général l’objet de poursuites bien qu’ils constituent, dans la plupart des cas, des infractions " (Lagrange, 1995).

Il apparaît de manière claire qu’il est question ici d’actes physiques. Ce que je propose de traiter dans cet article concerne au contraire des comportements non physiques, indolores au sens de la perception corporelle, mais qui peuvent néanmoins faire énormément de mal et de tort à celui qui les subit et même, à travers lui, à la collectivité. Je ne pense pas exagérer en prétendant que ces actes peuvent causer au moins autant, sinon plus de dégâts au niveau sociétal que la violence physique1.

Tout simplement parce que le dommage causé peut atteindre – par effet de ricochet – plusieurs personnes, et parce que ses impacts ultérieurs peuvent avoir des effets destructeurs à beaucoup plus long terme. Si les acteurs de la première catégorie d’incivilités font partie du groupe des individus " mal élevés ", réputés peu civilisés ou encore appelés par un néologisme récent " les sauvageons ", les auteurs de la seconde catégorie, donc ceux qui m’intéressent ici, appartiennent au contraire au milieu hautement cultivé, distingué, et bénéficient dans la plupart des cas d’une éducation impeccable.

Autant dire qu’il est question d’individus irréprochables. Et pourtant, ces citoyens au-dessus de tout soupçon commettent, et ce de plus en plus souvent, des actes qui entrent dans la catégorie de ce que j’appellerai l’incivilité cognitive. Par souci de précision, je tiens à distinguer l’incivilité cognitive dont il est question ici de l’incivilité du col blanc qui se déroule dans la sphère des affaires et de l’entreprise. Il n’est pas question de prétendre que ce milieu soit exempt d’actes incivils. Mais ces méfaits sont dans la plupart des cas connus de l’opinion publique, et plus encore, ils font de plus en plus souvent l’objet de poursuites judiciaires et sont par là même sanctionnés.

Alors que les incivilités cognitives demeurent non seulement inconnues de la majorité des citoyens, mais jouissent d’une impunité parfaite du point de vue de la justice. Les formes d’incivilité qui m’intéressent ici ont. principalement cours dans la sphère universitaire. Ce milieu " érudit ", dont les membres sont souvent " d’éminents " chercheurs/universitaires, connaît autant, sinon plus souvent, d’actes et de comportements créant du désordre social. Si ce groupe est connu dans l’opinion publique pour sa dévotion à la recherche, son désintérêt voire son indifférence à l’égard des valeurs monétaires, sa passion pour la quête de la vérité et son penchant à tout sacrifier à cette cause, cela n’empêche pas que, dans ce milieu, on commette et subisse, autant que dans n’importe quel autre, des actes incivils, voire répugnants. À ceci près qu’ici, le jeu est là plus nuancé, plus feutré, et les règles ne sont connues que par les initiés, les membres de ce " tout petit monde ".

1. L'émergence du phénomène

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1.1 L'intensification de la violence " sournoise "
Si l’intrigue appartient depuis belle lurette au milieu universitaire, ce qui lui confère un goût inhabituel, c’est l’acharnement et la virulence sauvage qui la caractérisent depuis peu. C’est en ce sens que l’on peut parler de " nouveauté ". Il serait difficile de définir la date précise de la naissance de ce phénomène, mais on peut caractériser son émergence et surtout son déploiement à grande échelle.

De telles conduites inciviles ont toujours existé au sein du milieu scientifique. Toutefois, leur soudaine intensification et leur large propagation font partie des faits sociaux nouveaux. Le phénomène est à peu près similaire à celui de la violence urbaine : il est très ancien, mais son augmentation spectaculaire est incontestablement récente. Le désordre civil et les diverses formes d’incivilité – insultes, gestes obscènes, menaces, crachats, paroles blessantes – sont devenus le lot quotidien des habitants des grandes villes. La délinquance associée au désordre civil a souvent été expliquée, à tort, par un seul facteur : la crise économique. Je dis bien " à tort ", car les données confirment – chiffres à l’appui – que d’une part, il n’existe pas de relation causale entre les deux (cf. Roché, 1998 ; Cohen, 1997 ; Cusson,1992), et d’autre part, que le recours à ce (seul) facteur explicatif est insuffisant.

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1.2 La défaillance des systèmes de surveillance sociale et de solidarité
Parmi les diverses thèses proposées, celle de Roché semble apporter une explication et une analyse satisfaisantes. L’auteur prétend que ce sont les mécanismes classiques qui assuraient la surveillance sociale et la solidarité de proximité qui ont cessé de fonctionner. Cela revient à dire que le processus de socialisation est devenu déficient. Cette proposition, contrairement à la plupart des interprétations courantes du phénomène de la violence, a l’intérêt de ne pas recourir à la dénonciation de ces coupables " idéaux " que sont le chômage, la misère, le racisme, etc. Non seulement elle invalide l’hypothèse du lien entre crise et montée de la délinquance, mais elle réfute également l’idée d’un facteur explicatif unique – lequel, au nom de la fatalité, a l’avantage de déculpabiliser tout le monde.

L’incivilité cognitive renvoie à une explication du même ordre. J’avancerais l’hypothèse que, tant que les mécanismes classiques qui assuraient la surveillance sociale ont fonctionné, ces délits étaient plutôt rares ou généralement réprimandés ; tout au moins l’auteur de telles incivilités était-il frappé d’ostracisme par le milieu concerné. Ce n’est plus le cas de nos jours.

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1.3 L'incivilité ne concerne pas seulement les maillons les plus faibles de la société
Les actes d’incivilité pullulent et non seulement leurs auteurs n’en subissent aucune conséquence, mais, sous l’égide d’un silence bienveillant, tout laisse à penser qu’ils se sentent encouragés à persévérer dans cette voie.

La raison pour laquelle je suggère de ranger l’incivilité cognitive parmi l’ensemble des actes incivils est que leur apparition me semble concordante dans le temps. Je suggère par là que le dysfonctionnement des mécanismes sociaux ne touche pas seulement les maillons les plus faibles de la chaîne sociale – en l’occurrence les plus déshérités – mais atteint également d’autres
milieux. Autrement dit, la délinquance, une fois installée dans la société, traverse toutes les couches sociales, mais sous des manifestations diverses. L’incivilité cognitive en serait l’une des formes.

2. De diverses formes d'incivilité cognitive

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2.1 Effort de définition
Je désignerai par la suite plusieurs types d’incivilité cognitive. Je n’ai pas la prétention d’en faire la liste exhaustive. L’incivilité cognitive se répand et devient non seulement de plus en plus sophistiquée, mais aussi infiniment variée. Ma proposition consiste donc à présenter quelques-unes de ses formes
les plus caractéristiques.

Très sommairement, je propose la définition suivante : l’incivilité cognitive concerne des actes commis dans l’espace public, accomplis sous forme d’écrits, diffusés au sein du milieu professionnel (revues spécialisées) ou livrés au grand public (journaux et livres) et visant, pour celui qui les commet, soit à accroître sa propre notoriété scientifique, soit à démolir un adversaire (ou un groupe) qui n’appartient pas au même clan que lui – surtout sur le plan idéologique. Il n’est guère besoin d’insister sur le fait que la personne visée doit avoir une réputation, une reconnaissance, un statut suffisants pour mériter une telle attention. L’objectif est justement sinon de ruiner sa réputation, au moins de tenter de semer le doute auprès du public sur la valeur de sa production ou son " intégrité ". Cette action fait partie des stratégies individuelles et s’inscrit dans une lutte pour le pouvoir, une lutte qui a pris une dimension surprenante depuis que l’on a découvert le rôle de relais puissants que pouvaient jouer les médias. Les médias de masse sont devenus, en effet, des moyens redoutables dans cette nouvelle bataille.

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2.2 Tactique 1 : oublier de citer une source qui pourrait mettre en péril sa propre thèse
Dans la suite de mon propos, je propose d’aller du plus simple au plus compliqué. La forme la plus classique de l’incivilité cognitive consiste à ignorer une source ou à " l’oublier ", autrement dit à ne pas citer le travail et le nom d’un auteur, sachant que mentionner ses travaux serait « mettre en péril » – tout au moins, le chercheur le pense-t-il – l’originalité de sa propre thèse. Cette stratégie n’est-elle pas aussi vieille que le monde ? Certes, toutefois, tant que le champ de la connaissance demeurait restreint, notamment du fait du nombre plus limité de revues et de maisons d’éditions, de telles stratégies pouvaient connaître des effets de boomerang. Autrement dit, elles ne garantissaient pas à coup sûr l’effet escompté; elles pouvaient au contraire manifester l’ignorance de l’auteur. Dans la mesure où les membres d’un champ de recherche particulier ne dépassaient pas un certain seuil et où leur production était canalisée par un nombre défini de forums, un tel " oubli " avait de fortes chances de disqualifier celui qui le commettait.

Cependant, avec l’élargissement du champ scientifique, cette situation s’est rapidement modifiée. Avec la spécialisation et la diversification de la recherche, l’éloignement des spécialistes scientifiques entre eux a progressivement été admis. Deux phénomènes importants découlaient de cette fragmentation. Primo, l’éclatement d’un corpus de connaissances communes et secundo, un renfermement progressif des chercheurs dans leur nouvelle discipline. C’est ainsi que fut progressivement admise l’incapacité pour un scientifique de connaître ses " pairs éloignés ". Pouvait-on en effet exiger d’un géographe qu’il connaisse les travaux d’un économiste dont les publications,de surcroît, étaient diffusées en langue anglaise ? Cela ne semblait pas raisonnable.

Si je me suis arrêtée sur ce point, c’est qu’il est nécessaire de situer l’avènement de ce phénomène dans son contexte historique. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’élargissement de la connaissance et ce qui s’ensuit, à savoir l’accroissement du nombre des chercheurs et de leurs publications, ont grandement facilité les actes incivils. Dorénavant, on peut les commettre sans attirer l’opprobre.

Les exemples ne manquent pas. On pourrait citer, parmi les plus célèbres – celui qu’on peut même considérer comme " précurseur " du phénomène –, l’ouvrage qui a connu un succès retentissant : La Distinction, du sociologue P. Bourdieu (1979). En effet, l’auteur a oublié de mentionner le nom de quelques auteurs (très) célèbres dont les travaux l’ont pourtant largement inspiré, comme cela lui a été reproché par ses pairs. Il s’agit, comme chacun sait, de Veblen (1899) et Goblot (1925). On pourrait s’interroger sur le pourquoi de cette erreur. Comment expliquer en effet qu’un sociologue connu pour son érudition ait pu commettre de tels " oublis " ? La réponse à cette interrogation est fournie par l’excellent compte rendu d'E. Géhin (1980) :

"P. Bourdieu a beau dire, nombre de ses propositions ne sauraient prétendre à la nouveauté. Qui, en effet, a montré que les bourgeois marquent, par leurs consommations, leurs loisirs, leurs vêtements, leurs titres et leurs sports qu’ils ne travaillent pas de leurs mains? Qui enseignait que le social est le domaine de la modalité? Qui avouait que l’attitude esthétique suppose la liberté d’échapper aux urgences pratiques? De qui sont ces Essais qui traitent de l’enfant et de l’écolier, du chef et du bourgeois, et de leur condition magique ? […] La valeur de son travail est bien au-delà des jeux de reconnaissance “ savante ”. Mais on ne voit pas qu’elle eût été diminuée s’il eût dit de qui il tenait ses propositions cardinales. Après tout, cela se fait, dans le monde “ scientifique ”, d’attribuer les hypothèses quand elles ne sont pas neuves, quitte à montrer clairement ce qu’on leur retire, ou ce qu’on leur ajoute dans l’usage nouveau qu’on en fait. En l’occurrence, cette pratique aurait eu l’avantage de ne pas laisser croire, peut-être, que cet ouvrage est tout à fait exempt de redites ... "

C’est dire qu’en oubliant de mentionner ses sources, P. Bourdieu, par un souci paradoxal de la distinction, voulait mettre en valeur « l’originalité» de ses propres idées. Il a ainsi commis un acte d’incivilité cognitive. Dans ce cas, les travaux en question concernaient des auteurs disparus.
Il est cependant fréquent que de tels " actes manqués " ne se limitent pas aux auteurs supposés " oubliés ", mais visent également des contemporains. Cela fait même partie des habitudes courantes. De telles pratiques sont particulièrement répandues lorsque deux équipes différentes travaillent sur le même sujet et que la recherche est encore en cours. Les uns et les autres ont alors tendance à ignorer leurs travaux respectifs. L’objectif recherché est ici de mettre en avant son travail (et celui de ses collaborateurs) pour mieux laisser dans l’ombre celui de(s) autre(s). Quand il s’agit de trouver les fonds nécessaires pour de futures recherches, cela peut se révéler une stratégie efficace. Cette stratégie, on peut l’appeler " verrouillage " : " Ce champ de recherche nous appartient ", signifient en substance les auteurs.

Pour exemple, on pourrait citer nombre de sujets sur lesquels différentes équipes travaillent en même temps. En comparant les bibliographies respectives de ces études, il apparaît assez rapidement que les auteurs mettent en valeur avec insistance les travaux de leurs " amis " et oublient ceux de leurs " ennemis ".

Les conséquences de cette attitude peuvent être désastreuses pour la recherche ultérieure. Notamment parce que l’on sait que les jeunes chercheurs choisissent le plus souvent – pourrait-il en être autrement ? – de se référer aux travaux de leurs " maîtres " ou à ceux de leur équipe. Dans la mesure où ceux-ci ignorent les travaux des auteurs qui n’entrent pas directement dans la même ligne de pensée, il y a de fortes chances pour que les jeunes chercheurs en question en ignorent même l’existence. Ce qui revient à dire que leur connaissance reste biaisée, orientée et incomplète. Dernièrement, cette pratique a pris des dimensions inquiétantes. Il suffit de feuilleter les thèses pour se convaincre de l’importance de ce fait...

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2.3 Tactique 2 : ne pas inviter à une réunion un acteur qui pourrait avoir un autre point de vue
Dans le même ordre d’incivilité, je mettrais également le fait de ne pas inviter à un colloque le ou les chercheurs qui utilisent d’autres angles d’approche pour analyser tel ou tel phénomène. De telles formes d’évitement sont flagrantes surtout lorsqu’il s’agit de différences idéologiques. En quoi est-ce grave ? Tout simplement parce qu’il ne faut jamais oublier que les colloques sont organisés, en général, autour d’un sujet qui pose problème à la collectivité et sont donc souvent financés, au moins en partie, par les contribuables. Le fait d’exclure certaines recherches affaiblit la réflexion et grève incontestablement la dynamique de la discussion. La confrontation des idées est la condition sine qua non pour faire progresser la recherche. Si seuls les individus ayant la même opinion débattent entre eux, il ne faut pas être étonné de la pauvreté des débats et de la difficulté à résoudre les problèmes.

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2.4 Tactique 3 : S'approprier la production des collaborateurs
Font partie des " oublis " moins graves, mais qui entrent tout autant dans le domaine des incivilités cognitives, le fait de ne pas mentionner sur la couverture du livre le rôle de directeur de l’ouvrage, et de s’approprier l’ensemble comme s’il s’agissait de sa propre production. C’est souvent le cas quand les collaborateurs sont des étudiants ; mais il arrive également à de jeunes chercheurs de subir le même sort. Ceux-ci ont pourtant généralement participé – et même souvent de manière plus efficace – à la production de l’ouvrage, alors que seul le nom du maître brille en lettres majuscules sur la couverture2. Ici encore, les exemples ne manquent pas !

Font partie des " oublis " moins graves, mais qui entrent tout autant dans le domaine des incivilités cognitives, le fait de ne pas mentionner sur la couverture du livre le rôle de directeur de l’ouvrage, et de s’approprier l’ensemble comme s’il s’agissait de sa propre production. C’est souvent le cas quand les collaborateurs sont des étudiants ; mais il arrive également à de jeunes chercheurs de subir le même sort. Ceux-ci ont pourtant généralement participé – et même souvent de manière plus efficace – à la production de l’ouvrage, alors que seul le nom du maître brille en lettres majuscules sur la couverture2. Ici encore, les exemples ne manquent pas !

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2.5 Tactique 4 : Pirater ses collègues sans les prévenir
Le piratage est encore un autre genre d’incivilité. Ce n’est pas qu’il soit moins grave, mais plutôt qu’il entre dans un domaine un peu différent. En effet, ici, on peut supposer que l’intention de l’auteur est moins de nuire à ses pairs que de commettre un acte de négligence. Toutefois, cet acte peut se révéler moins désintéressé qu’il n’y paraît à première vue.

Ainsi, dernièrement, on a pu le constater à propos de la publication de l’ouvrage Nazisme et communisme, deux régimes dans le siècle, chez Hachette Littératures. Cet ouvrage avait la prétention de se présenter comme un inédit, dans une série nouvelle. À y regarder de près, on découvre qu’il s’agit d’articles déjà parus dans des revues et qui ont connu un certain succès. Certes, les auteurs et les revues sont aimablement remerciés au verso de la page de titre. Il n’en reste pas moins que ni les revues, ni les auteurs n’ont été prévenus. On pourrait répliquer : à quoi bon les avertir ? Ils l’apprendront bien à temps, une fois l’ouvrage publié. Certes, mais l’édition fait partie des activités lucratives, dont le seul bénéficiaire ne devrait pas être l’éditeur. L’auteur – quoi qu’on puisse en penser – a également contribué à la publication... Dans cette logique, il ne serait pas inopportun de lui faire parvenir un contrat. Et surtout de ne pas amputer son texte! Car dans ce livre, en l’occurrence, les textes ont été reproduits non seulement sans autorisation, mais également tronqués. Une belle affaire d’incivilité cognitive !

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2.6 Tactique 5 : Exécuter ses collègues en restant dans l'ombre
Jusque-là, j’ai évoqué uniquement les cas où l’auteur de l’acte d’incivilité a agi directement sur la " victime ". Si ces pratiques sont largement majoritaires et certainement plus simples à exécuter, elles n’épuisent pas tout l’arsenal de l’incivilité. Il existe une autre stratégie, plus sophistiquée, mais qui demande certes plus de moyens à son auteur. Il s’agit d’intervenir par personne interposée. Cette tactique est équivalente, à quelque chose près, à l’exécution d’un crime par l’intermédiaire d’une autre personne.

Dans l’un et l’autre cas, l’auteur reste dans l’ombre, mais la victime n’en sera pas moins " exécutée ". Comment obtenir de cet intermédiaire qu’il effectue une action à votre place ? Pour cela, il existe notamment le clonage. Je ne pense pas au clonage au sens concret, biologique du terme, mais au sens de la reproduction de la pensée. Tous ceux qui connaissent un peu l’univers de la recherche en France actuellement savent que certains pontes ont pu mettre au point d’excellentes techniques capables de fournir des petits chercheurs conformes en tout point à eux et à leur pensée. Ces " produits scientifiques " se révèlent souvent plus sanguinaires que leurs géniteurs mentaux. En tout cas, ils se révèlent non seulement d’excellents porte-parole, mais également de brillants petits soldats qui ne reculent devant aucun combat, aussi hasardeux soit-il. Bref, ils sont partants pour toute action commandée par leur maître. Notamment, ils ne refusent pas de signer les comptes rendus et même des ouvrages, trahissant ainsi la pensée du commanditaire.

Les comptes rendus sont des moyens merveilleusement efficaces pour permettre de régler ses comptes directement, et à peu de frais, avec l’auteur d’un ouvrage. C’est peu dire que les " vrais " comptes rendus ont pratiquement disparu du paysage universitaire français. Ils ont été remplacés par les éloges adressés à l’un des membres de son clan ou par la critique acerbe à l’encontre de celui qui ne fait pas partie de la même écurie. Dans un cas comme dans l’autre, on se soucie peu de la valeur de l’ouvrage, encore moins de ce que ce compte rendu est susceptible d’apporter aux lecteurs. Une variante de cet exercice consiste à " assassiner " l’autre par personne interposée. J’appellerai cette stratégie : la " tactique du pitbull ". Un thésard ou un jeune chercheur ambitieux, à la recherche d’avancement rapide, avide de reconnaissance, peut parfaitement convenir à la tâche : aller au charbon à la place d’un " grand " qui sera ainsi innocenté. Cela ne concerne parfois que la forme, mais dans ce petit monde, nul n’ignore de telles pratiques, même si elles sont davantage réservées aux " puissants ".

Quant aux ouvrages signés – par personne(s) interposée(s) – en vue d’esquinter son adversaire, il convient de reconnaître que cela relève d’une pratique plus récente. Cet exercice pourrait être qualifié de risqué, car il se peut que l’ouvrage ne trouve pas d’éditeur. Un tel risque est cependant d’autant plus rare ou limité que les auteurs exécutent généralement ce travail dans le cadre d’une publication prévue. Autant dire que la personne qui se cache derrière l’oeuvre n’est pas n’importe qui; il va de soi qu’elle maîtrise généralement une collection qui lui permet d’assurer un canal de diffusion à sa production et qu’elle dispose d’un pouvoir redoutable.

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2.7 Tactique 6 : Disqualifier la réputation de collègues reconnus
Un des derniers fleurons de l’incivilité me semble être le petit livre rédigé par cinq inconnus, " Le Décembre " des intellectuels français (1999) paru chez la nouvelle maison d’édition Liber/Raison d’agir. Le sujet du livre est censé concerner l’analyse des mouvements pétitionnaires de novembre-décembre 1995 ainsi que le mode de constitution des listes de signataires. En réalité, le véritable but de l’ouvrage consiste davantage à envoyer des salves à l’encontre des " ennemis " – vrais ou imaginaires, peu importe – des auteurs concernés. L’objectif ultime réside dans la disqualification d’intellectuels ayant une renommée indiscutable dans la cité. Jusque-là, rien de vraiment novateur ; les règles de la déontologie intellectuelle sont depuis longtemps bafouées sans que personne n’ait levé le petit doigt. Mais la chose devient plus problématique lorsqu’on s’aperçoit que le libellé contient, à en croire les victimes, quantité d’inexactitudes.

Sans oublier la méthode " scientifique utilisée, qui consiste à extorquer l’enquête en prétextant la préparation d’une thèse. Par ailleurs, on a du mal à saisir l’intérêt d’une grande partie des propos relatés, qui n’ont aucun rapport avec l’histoire du mouvement, de même qu’ils ne contribuent nullement à une meilleure compréhension des événements – je pense notamment aux éléments qui ont trait à la vie privée des personnes –, mais servent à illustrer une idée préconçue, à savoir dénoncer les intellectuels médiatisés. En effet, gare à ceux qui sont médiatisés ! Être médiatisé reste une des dernières tares aux yeux des intellectuels hautement scientifiques. Que peut on en conclure ? Encore une fois, il s’agit d’un comportement qui éclaire de manière spectaculaire l’incivilité cognitive.

Une autre possibilité – qui est d’ailleurs de la même veine – consiste à agir par l’intermédiaire d’un journaliste. La belle affaire ! Celle des mains propres. On ne peut même pas deviner que quelqu’un d’autre se cache derrière. Comment et qui peut disposer d’un tel pouvoir ? Cette stratégie, encore une fois, n’est pas à la portée de n’importe qui. Précisons tout de suite que, dans la société française actuelle, peu de scientifiques possèdent de tels réseaux d’influence. Aussi rares soient-ils, ils ne s’en privent pas pour autant.

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2.8 Tactique 7 : Les incivilités sont des signes de prestige du pouvoir
Il ne faut jamais perdre de vue que tout acte d’incivilité cognitive converge vers un même objectif : occuper le plus de terrain possible, élargir ses réseaux et renforcer sa position. Construire un réseau efficace fait partie des stratégies qui aboutissent à l’obtention (de plus) de pouvoir. Le fait d’avoir un réseau d’influence ne peut être considéré en aucun cas comme un mal en soi. La transmission efficace de la connaissance exige un réseau bien construit. Chose curieuse cependant, dans la plupart des cas, ces réseaux soigneusement établis ne servent que rarement de bonnes causes. À moins que les bonnes causes n’aient pas vraiment besoin de réseaux d’influence, on ne peut s’empêcher de penser que les moins bonnes en ont bougrement. Quoi qu’il en soit, parvenir à la publication, dans l’un des médias les plus prestigieux, d’un article qui règle les comptes à la place de l’auteur, peut être très utile dans ce combat où l’enjeu est de gagner quelques centimètres de plus sur le territoire du camp adverse.

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2.9 Tactique 8 : Faire circuler une fausse information dans le dos d'un collègue
Et maintenant, je suggère d’aborder la stratégie la plus sordide, mais non moins efficace, qui vise à abaisser la " victime " non de manière directe – en attaquant frontalement ses travaux –, mais de façon plus insidieuse : en inventant une information fausse, voire complètement cousue de fil blanc, et en la propageant derrière son dos. Un des exemples particulièrement significatifs de ce genre d’incivilité consiste à faire circuler le bruit du plagiat au sujet des travaux d’un chercheur. Il va de soi que la victime d’une telle accusation a une certaine importance aux yeux de ses adversaires, suffisante en tout cas pour " mériter " un tel traitement. Et il est inutile de préciser qu’elle ne fait pas partie du même clan. Avoir recours à cette technique – et sur ce point elle diffère de la plupart des autres – présume, au-delà de la malveillance, une certaine ignorance de la part de ceux qui y ont recours.
Car pour que le plagiat soit crédible, il faut que les autres chercheurs ne sachent pas de quoi il retourne. Dans le cas contraire, l’inventeur de la dénonciation serait immédiatement démasqué. Certes. Mais même s’il s’avère que la rumeur était infondée, il en reste toujours quelque chose. Comme dit le proverbe : " Il n’y a pas de fumée sans feu ". Dans la mesure où celui ou ceux qui sont à l’origine de la rumeur ne risquent pas grand-chose3, il faut admettre que cette stratégie est plutôt payante.

Aller encore un cran plus haut dans le même sens consiste à disqualifier l’adversaire sur le plan humain. Cette fois il ne s’agit pas d’attaquer ses travaux, mais de faire circuler divers bruits concernant son comportement, sa vie privée, son engagement, etc. Que ces rumeurs soient fondées ou entièrement inventées compte peu; celui qui en est à l’origine le sait, et les autres, ceux qui les colportent, ne se soucient guère de les vérifier. L’objectif de ce type de " bruitage " consiste à compromettre l’intégrité d’une personne, à entacher sa réputation ou à la mettre à l’écart parce qu’elle pense autrement. Et, encore une fois, cela peut fonctionner.

Conclusion : Les incivilités comme signe d'un malaise social généralisé

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Face à ces quelques cas d’incivilité cognitive, on ne peut s’empêcher de se poser la question suivante : comment se fait-il que ce milieu cultivé s’abaisse de manière aussi vulgaire à commettre de tels actes ?

À propos du désordre des jeunes, les décideurs comme l’opinion publique focalisent volontiers leur attention sur les banlieues, lieux réputés rassembler les acteurs de telles scènes. Concentrant l’attention sur eux, on se fixe sur un aspect et on en oublie d’autres. Les sociétés industrielles " développées " sont rongées de l’intérieur par toutes sortes de maux, et l’incivilité des jeunes n’en est qu’un des syndromes. Certes, la brutalité de ces comportements leur confère une visibilité spectaculaire. Mais en braquant ainsi sur eux les projecteurs, on oublie qu’à tous les niveaux de l’échelle sociale, on retrouve des individus qui commettent des incivilités. Quelquefois, ces acteurs sont épargnés par la crise, sans problèmes existentiels, non dépourvus d’éducation et de culture ; bref, il s’agit de citoyens civilisés qui recourent, sans doute de manière plus nuancée mais non moins sauvage, à ces pratiques. N’est-ce pas le signe tangible que la crise n’est pas la seule source du désordre ? Mais cette explication est la plus facile pour innocenter toutes les autres causes. Plus facile à accepter que d’admettre que les forces intégratrices des sociétés industrielles ne parviennent plus à surmonter un malaise généralisé qui les traverse du bas en haut, n’épargnant aucun niveau.

Bibliographie

Les 4 Temps du Management
COHEN B., 1997, Les Infortunes de la prospérité, Paris, Julliard.
CUSSON M., 1992, Croissance et décroissance du crime, Paris, PUF.
DUVAL J., GAUBERT C., LEBARON F., MARCHETTI D., PAVIS P., 1999, Le " Décembre " des intellectuels français, Paris, Raison d’agir.
GÉHIN E., 1980, " Bourdieu P. La distinction, critique sociale du jugement ", Revue française de sociologie, juil.-sept. XXI-3.
GOBLOT E., [1925] 1984, La Barrière et le Niveau, Paris, G. Monfort.
LAGRANGE H., 1995, La Civilité à l’épreuve, Paris, PUF.
ROCHÉ S., 1996, La Société incivile. Qu’est-ce que l’insécurité ?, Paris, Seuil.
— 1999, Sociologie politique de l’insécurité, Paris, Seuil.
VEBLEN T., [1899] 1970, Théorie de la classe de loisirs, Paris, Gallimard.

Une conférence du philosophe Marcel Gauchet sur la violence symbolique

Faites connaissance avec Judith Lazar, auteur de cet article

Les 4 Temps du Management
Judith Lazar est docteur en sociologie, Université de Paris VII-Jussieu. Elle est également habilitée à diriger des recherches en sociologie. Elle a publié de nombreux articles ou livre sur le thème de la violence ordinaire.

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Commentaires articles

1.Posté par Florian GALMICHE le 16/05/2011 17:53
Je reconnais aisément que là où les "incivilités physiques" puisent leurs fondements dans la quête de reconnaissance de leurs auteurs, les "incivilités cognitives" trouvent leurs sources dans la soif de pouvoir et de domination. Ainsi donc les effets observés sur les personnes blessées sont loins d'être similaires: d'un côté (incivilités physiques), l'individu sera ébranlé, voire brutalisé physiquement, ce qui l'affectera moralement par la suite, mais dans une dimension moindre; de l'autre (incivilités cognitives), l'individu sera directement offensé moralement, sa conscience étant touchée sans que sa "carapace" corporelle ait pû en amoindrir les effets. C'est pourquoi je pense réellement que les conséquences sur l'Homme sont bien plus néfastes lorsque celui-ci est victime d'actes d'"incivilité cognitive".
Ajoutons enfin que le sentiment d'appartenance à un groupe va sensiblement accroitre la dangerosité des actes perpétrés. Chacun sait que l'individu, lorsqu'il se confond au sein d'un groupe, perd alors tout discernement, est motivé par un sentiment de toute puissance et n'est plus conscient de ses actes. Hypnotisé de la sorte, il adoptera une tactique surement beaucoup plus "meurtrière" que s'il avait été seul.

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